|
|
|
Remarquable, n’est-ce pas ? de Robert Benchley, notre dernière publication, est disponible, remarquable, n'est-ce pas ?
. . . . . .
U
N H A P P Y E N D
PAR GUILLAUME DE LA CROIX
. . . . . .
Je n’ai pas peur de mourir. Non, en réalité,
j’ai plutôt peur de mal mourir, de mourir dans la honte ou
dans la souffrance, de mourir au mauvais endroit, au mauvais moment.
À bien y rééchir, il y a des fins que je ne me souhaite
pas.
Mourir étouffé dans mon vomi et encore
moins dans le vomi d’un autre.
Être étranglé, car je suis extrêmement chatouilleux.
Succomber à une crise cardiaque dans le canapé de mon salon
en sentant la femme de ménage me faire les poches au lieu de me
porter secours.
Décéder d’un cancer du sein. J’aimerais, si
possible, une mort un peu plus virile.
M’éteindre sous les hourras et les applaudissements de tout
un pays. Cela m’emmerderait que mon décès fasse plaisir
à tant de gens.
Partir avant mes parents. Cela ne serait pas très logique.
Mourir en ordonnant à mon chien d’arrêter de jouer
avec ce pistolet chargé.
Crever sans avoir tué quelqu’un de mes propres mains. J’aimerais
tellement connaître cette sensation que j’imagine enivrante
et délicieuse.
Clamser en salle d’opération en entendant les chirurgiens
se foutre de la taille de mon sexe.
Tomber à la renverse dans un gros congélateur chez Picard
sans que personne ne s’en aperçoive et ne plus pouvoir en
sortir.
Être assassiné par un type qui, juste avant de me tuer, m’annoncerait
que je suis un homme mort. Je ne supporte pas qu’on gâche
les surprises.
Mourir d’ennui, car les derniers moments doivent être vraiment
très très chiants.
Sentir dans un dernier soufe l’haleine fétide de Jean-Marie
Le Pen tentant de me sauver dans la rue en me faisant du bouche-à-bouche.
Mourir avec 30 ans d’avance.
Disparaître et ne jamais réapparaître lors d’un
tour de magie raté de David Copperfield.
Mourir avec une bouteille de Coca ou pire avec un rat dans le cul. De
quoi aurais-je l’air aux yeux de ceux qui découvriraient
mon corps ?
Être tiré au sort et servir de repas aux autres survivants
de notre avion écrasé en pleine montagne.
Mourir sur un échec, ça doit être très dur.
Par exemple, être exécuté après avoir supplié
à genoux qu’on ne me tue pas.
Crever seul comme un chien en regardant « 30 Millions d’Amis
».
Être électrocuté en changeant une ampoule les pieds
dans mon bain. Moi, je préférerais éviter la bête
et méchante rumeur du godemiché.
Être jeté dans le vide-ordure du dernier étage d’un
immeuble.
Mourir de rire en écoutant une blague de Carlos aux Grosses Têtes.
Personne ne mérite cela.
Rendre l’âme en entendant depuis un bon quart d’heure
la sirène de l’ambulance coincée dans les bouchons
à seulement 200 mètres de chez moi.
Crever en faisant l’amour. J’aime toujours finir ce que je
commence.
Mourir à la place d’un autre. Quelle injustice de mourir
à cause de la maladresse d’un tireur myope qui visait le
type assis à côté de moi à la terrasse d’un
café !
Claquer dans mon lit. Ça, c’est un vrai truc de fainéant.
Mourir sans jamais savoir qui m’a poignardé dans le dos.
Attendre la mort sur une chaise électrique bloquée par une
panne de secteur.
Crever la gueule ouverte. Que l’on bâille ou que l’on
meure, on m’a toujours appris à mettre la main devant la
bouche. C’est une question de savoir-vivre.
Être bêtement écrasé par une voiture en traversant
la rue juste après avoir gagné mon lent et douloureux combat
contre le cancer.
Mourir le nez dans le caniveau, car j’ai une sainte horreur des
microbes.
Être dévoré par un tyrannosaure. Avouez que cela serait
vraiment manquer de chance que de tomber nez à nez avec le membre
d’une espèce disparue il y a 65 millions d’années.
Mourir foudroyé. Je ne conteste pas le côté spectaculaire
de la chose, mais quand même, cela doit faire vachement mal.
Recevoir une balle de revolver dans le trou de balle. La première
impression ne doit pas être forcément désagréable
– surtout si c’est un gros calibre – mais ensuite, on
doit crier sa race.
Être guillotiné ou fusillé. Cela ferait quand même
un peu ringard comme fin.
Disparaître en même temps et au même endroit que plein
d’autres personnes. Par égocentrisme.
Décéder avant le 21 décembre prochain, car j’ai
réservé un appartement à Courchevel à partir
de cette date et mon contrat de location ne prévoit pas de remboursement
des arrhes déjà versées en cas d’annulation.
Mourir l’estomac vide. Après tout, on ne sait pas quand aura
lieu le prochain repas là-haut.
M’étouffer en avalant de travers un cachet de Prozac.
Tomber de tout mon poids sur un tapis de fakir dans une boutique d’articles
orientaux.
Mourir très riche car on doit se sentir encore plus une merde devant
la maladie.
Être assassiné le mois où Columbo est en vacances.
Mourir en m’en foutant royalement ou en me disant que c’est
mieux ainsi.
Me faire bouffer par un requin aux îles Caïmans.
Claquer la veille d’un week-end bien mérité.
Mourir avant d’être allé à l’enterrement
de tous mes ennemis.
Crever un vendredi 13. Par simple superstition.
Mourir sans savoir pourquoi.
Mais le pire, je crois, serait de mourir aujourd’hui.
|
|