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Le Séducteur de Jan Kjærstad,
une merveille romanesque venue de Norvège.

Fanny Ardant invite Monsieur Toussaint Louverture
à La Grande Librairie, irréel !

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E N T R E T I E N   D ' E M B A U C H E

PAR OLIVIER SALAÜN

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- Si j'ai fait appel à vous, c'est que nos voitures sont dans l'impasse.
 
- Ah ?
 
- Mais oui. Vous êtes un professionnel de la publicité. Grâce à vous, nous vivons au milieu d'une luxuriance sans fin d'avènements capitaux et sans précédents dans l'histoire de l'humanité : La nouvelle cacahuète enrobée, le nouveau shampoing anti-poux, la nouvelle chaussure extra-large,... Il n'y a plus que nous, PVW, à ne pas créer l'événement. Nos voitures sont solides, indémodables. Elles durent. Il faut réagir, sinon c'est la faillite assurée.
 
- Il ne faut pas désespérer. Rien n'est indémodable.
 
- Si. La PVW est indémodable. Si nous touchons à un cheveux de la PVW, les gens n'achètent plus. On peut à peine retravailler un contour de phare de temps en temps, raccourcir un piston en catimini, rajouter des options sans en parler à personne, modifier par petites touches la forme du rétroviseur, pour le rendre, au bout de dix ans, rond au lieu de carré. Jamais un vrai bouleversement. Sauf l'année dernière : Nous avons changé le trou du réservoir de coté.
 
- Je vois.
 
- Posséder une PVW, que ce soit une PVW de 1950 ou d'aujourd'hui, c'est toujours une PVW, la même PVW. On est fier de posséder sa PVW, on se pavane à 40 à l'heure sur les boulevards à bord de sa PVW, c'est une PVW, reconnaissable à sa ligne de PVW, avec son coffre et sa calandre caractéristiques des PVW.
 
- Au moins vous bénéficiez d'une clientèle fidélisée.
 
- Fidélisée ? A quoi bon ? Je vous l'ai dit, la PVW est non seulement indémodable, mais solide. Elle ne casse pas. Ce que la désuétude artificielle organisée par vos collègues de la mode ne peut obtenir, la désuétude réelle due à l'usure mécanique ne nous le procure même pas : Les acheteurs de PVW, nous ne les revoyons jamais pour un nouvel achat. Nous vendons dix fois moins de voitures que nos concurrents, qui sortent constamment de nouveaux modèles odieusement merdiques serrant de prés le goût du jour, ou le créant de toute pièce.
 
- Il faut faire quelque chose.
 
- Comme vous dites. Et vous paraissez tout indiqué pour apporter la solution à ce problème.
 
- Ah ? Mais vous disiez...
 
- Vous êtes le directeur marketing le plus chevronné de la profession. La campagne publicitaire que nous voulons lancer doit être menée de main de maître : Il s'agit de promouvoir l'accident de la route chez nos clients.
 
- L'accident ?
 
- L'accident. La tôle froissée, le moteur en purée, la direction, les portières, les ailes, tout en charpie, irrécupérable.
 
- C'est une idée originale. C'est très créatif.
 
- Cela fait des années que j'y pense. Pour nous ingénieurs qui, en dix ans chez PVW, avons tout juste réussi à changer le trou du réservoir de coté, pendant que nos collègues dessinent des prototypes spatiaux pour le moindre projet de 4 portes à promener mémère, pour nous, l'accident de PVW relève du fantasme le plus jouissif. Une PVW sauvagement déformée par l'accident de la route, coupée en quatre, éclatée comme un arbre mort, expressive, expressionniste, délirante, représente la réalisation à l'extrême, par le cataclysme béni de l'accident, de ce qui nous est interdit. Savez-vous, cher monsieur, que je passe mes week-end dans les casses ? Le dimanche après-midi, j'emmène mon épouse et mes trois enfants à la Zone Industrielle, où je me délecte de PVW accidentées, encore reconnaissables mais humiliées, ridicules, les tripes à l'air. Ces débris me fascinent. La saveur de cette matière déformée, malaxée...
 
- Bonne base pour un argumentaire ça.
 
- A ce sujet, j'ai pensé à quelques slogans pour votre campagne. Dites-moi - je ne suis pas un spécialiste - dites-moi ce que vous en pensez :
"Sortez de votre réserve ! Plantez-vous en PVW!" ou "Personnalisez votre voiture ! Roulez à contre-sens !". Là j'entends jouer sur l'individualisme moderne.
 
- Oui, oui. Il y a peut-être quelque chose à faire dans ce sens.
 
- Ou "Soyez fun ! Plier votre PVW en deux." Ici j'agis sur la fibre ludique qui caractérise toutes les entreprises contemporaines, même la guerre. Ou bien, dans le même registre, avec en écho un appel au voyage, fort prisé dans nos sociétés bétonnées : "Eclatez -vous en PVW ! Prenez la tangente." Illustré par une image de virage de montagne.
 
- Oui, oui, très intéressant. Très créatif. Vous auriez fait un directeur de la communication remarquable.
 
- Ah oui, vous pensez ? C'est vrai que je communique facilement. J'aime ça. Mais vous faire apprécier mes aptitudes aux relations humaines n'est pas l'objet de notre entrevue. Le sort de nos 350 salariés est entre vos mains : Si, dans les six mois qui viennent, le tiers de ce qui sort de nos usines n'est pas au tapis, bousillé, je ne donne pas cher de la survie de l'entreprise. Il faut briser le cercle vicieux de la tradition de qualité.

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D'AUTRES DIALOGUES

 

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V O U S   Ê T E S   S U R   L E    S I T E   D E S   É D I T I O N S
M O N S I E U R   T O U S S A I N T   L O U V E R T U R E