« Ses recherches concernant Solander ne le menèrent
pas plus loin. Aucune ville ne répondait à ce nom.
De toute évidence, la destination inscrite par Livel sur le
panneau de la gare était bel et bien une invention. Une destination imaginaire. Un lieu poétique. »
Solander.
Je pars, aujourd’hui, pour Rome. Dans un de ces trains dont
la destination, quoi que j’en dise, quoi qu’en disent les
panneaux indicateurs et les horaires, est : Solander. Je pars
pour Rome et là-bas – ce là-bas qui est mon Solander,
un autre Solander – peut-être que là-bas
où je suis sûr de me retrouver, peut-être que je
retrouverai la trace d’Endsen, peut-être que je découvrirai
Pierre Cendors…
Je pars pour Rome et dans le train, je relis les romans, quatre
beaux récits, qui composent L’Homme caché.
L’Homme caché : le premier et le seul
roman connu d’Endsen à ce jour (mais les études
endseniennes n’en sont qu’à leurs balbutiements).
L’Homme caché : le premier et le seul
roman connu de Pierre Cendors à ce jour (mais peut-être
Pierre Perronton a-t-il d’autres pseudonymes ?).
« L’homme caché », c’est
bien sûr Endsen, l’écrivain tchèque, figure
centrale du livre qui cherche partout sa trace, un écrivain
qui se joue de la mort, qui joue la mort, qui jongle avec les identités,
comme le jour où il emprunta peut-être l’identité d’Arthur
Seiboth (voyez La onzième lettre, ce K très
kafkaïen), comme les personnages, en quelque sorte contaminés
par la pratique endsenienne, que l’on croise dans ces romans
(ainsi, le peintre Livel-Solander du roman éponyme), –
comme Pierre Cendors. Car l’homme caché, c’est
Pierre Cendors, Dominique Bordes insiste assez sur ce fait dans la
lettre D’un éditeur à un
autre qui vient, non pas clore, mais ouvrir encore un peu
plus le livre de Cendors. Risquons donc ici cette réponse à la
question qui agite le livre : Endsen, c’est Pierre Cendors.
Ou plutôt :
Pierre Cendors, c’est Endsen, c’est-à-dire :
ce que représente Endsen. Parce que « l’homme
caché », c’est avant tout l’expression
par la fiction, celle de la mort incertaine d’un écrivain
de génie, d’une certaine idée de ce que doit être : écrire.
Cette idée, on peut la formuler ainsi : l’écrivain
doit « tendre vers le neutre », comme l’écrivait
Jabès, ou « Ne pas laisser de trace », à la
manière de Michaux, deux auteurs qui figurent peut-être
(le premier à coup sûr : et c’est heureux,
et c’est écrit dans Cendres d’aube ;
le second : nous l’espérons) dans cette anthologie
que le hasard ( ?) mit sur sa route et dans laquelle Claude
Maxandre, le narrateur du dernier des quatre romans, découvrit Jenèse,
un poème d’Endsen.
Jenèse : la naissance d’un écrivain
par le texte (et sa mort, donc, en tant qu’homme), c’est
bien cela à quoi l’on assiste, ou mieux : à quoi
l’on participe, nous, lecteurs, en lisant L’Homme
caché (celui
de Cendors, pas d’Endsen – mais peut-être est-ce
le même en fin de compte puisqu’Endsen, c’est peut-être
Cendors ?) où tout est incertain, possible, éclaté :
les faits et les souvenirs, les récits, les personnalités.
Alors, ici, dans ce moment où tout est en train de se bâtir,
l’écriture est écritures ; le roman :
romans – un pluriel choisi qui désigne tout ce qui reste
possible eau-de-là de ces quatre récits parcellaires – non
pas en ruine, mais en voie d’apparition.
Car enfin L’Homme
caché, c’est peut-être
surtout (mais on ne peut trancher ici entre les interprétations,
de même qu’on ne peut décider finalement de l’identité d’Endsen :
Cendors nous apprend le peut-être) la mise en abyme
du premier roman, de la figure du romancier qui devient romancier
et qui doit pour cela s’effacer, mourir pour laisser vivre
son livre – de
Pierre Cendors, cet homme caché, muet jusqu’au dernier
des quatre récits dans lequel il fait une singulière
et significative apparition.
Je vais quitter, aujourd’hui, Rome. Qu’ai-je appris sur
Solander, sur Endsen, sur Cendors ?
Que parce que ce n’est pas une ville, Solander est toutes les
villes.
Que parce qu’Endsen reste mystérieux, il est écrivain.
Que Pierre Cendors est un grand écrivain.