P I E R R E : Salut Julien! En ouvrant un livre aujourd’hui,
j’ai trouvé cette phrase de Charles-Albert Cingria:
Si l’on ne trouve pas surnaturel l’ordinaire, à quoi
bon poursuivre? Je propose que l’on commence comme ça...
J U L I E N : C’est le parti que j’ai adopté grâce à la
méthode Assimil d’occitan. En fait, il y a des leçons
qui présentent la culture de la région, mais il y a
aussi une série de leçon qui correspond à un
voyage dans plusieurs ville. Ça m’a fait changer de
regard, maintenant quand je suis à Lézignan, je me
dit: putain, mec, tu es à Lézignan!
P I E R R E : C’est vrai que l’apprentissage d’un
langage, et surtout pour un auteur, permet de franchir des frontières
mentales. Mon premier voyage à Prague (je ne connaissais pas
un mot de tchèque) a été un choc profond, une
sorte de dérive urbaine s’en est ensuivie. Endsen en
est né.
J U L I E N : Je suis vraiment confus, le repas est prêt tôt
ce soir. On peut reprendre dans, disons 25 MIN?
P I E R R E : Tu es un barbare, mais ok.
J U L I E N : J’ai un juriste menaçant pas loin, à plus.
* * *
J U L I E N : Bon, alors: Prague.
P I E R R E : Je ne sais pas comment expliquer. Une plongée
en apnée dans quelque chose de sombre, de lourd, d’impénétrable
tout à la fois… Kafka et l’histoire avec un H
majuscule.
J U L I E N : Il me semble que dans ton parcours, à part
ta parenthèse à Aix, tu n’as pas trop cherché le
soleil.
P I E R R E : J’aime ce qui est solaire, d’un élan
vif, mais pour le rejoindre, je passe d’abord par un tunnel.
J U L I E N : Si je ne m’abuse, tu as vécu dans des
pays (Irlande, Tchéquie) en plein dans leur explosion libérale,
avec le côté far west qui en découle.
P I E R R E : Oui et non. L’Irlande : j’ai connu
vers dix ans la tension du Nord, j’ai visité un membre
de l’IRA en prison, vécu dans sa famille, croisé les "brits" en
uniforme et éprouvé cette rage collective de l’envahisseur.
Prague, seulement à travers les récits de ma femme
et de Heda Margolius Kovaly, une femme remarquable qui a survécu à Auschwitz
et Staline.
J U L I E N : Pourquoi revenir en france? Pour le français?
P I E R R E : Le français est ma langue maternelle. J’ai
essayé d’écrire en anglais, mais ce n’est
pas la même source, plus profonde en français. Et puis,
après huit ans entre l’Irlande et l’Ecosse, j’ai éprouvé un
appel du fond.
J U L I E N : C’est le whisky? Connais-tu Sylvie Germain,
je crois qu’elle a longtemps vécu à Prague.
P I E R R E : Oui, j’ai été l’écouter
lire en public à Prague. Œuvre forte, singulière,
profondément personnelle et ténébreuse comme
les pays de l’Est.
J U L I E N : Je n’ai lu que le livre des nuits, ça
déboîte. Je lui ai d’ailleurs dit, mais comme
c’est son premier roman elle était perplexe.
P I E R R E : Tu as eu l’occasion de lui parler?
J U L I E N : Oui, dans un lieu très obscur pour le coup,
le salon du livre et du vin, à Balma, l’année
dernière. Balma est une ville résidentielle de la banlieue
toulousaine.
P I E R R E : Que lis-tu ou qu’écoutes-tu quand tu écris?
La musique t’inspire t-elle? Autres choses...?
J U L I E N : Pour Brûlons tous ces punks qui est
le texte qui m’émeut le plus, c’est le jeu vidéo Vice
city. Les Clash, Mauresca fracas dub. Mais en réalité les
choses m’inspire a posteriori.
P I E R R E : Oui, mais il y a en fait d’innombrables bandes
originales de textes d’auteurs qu’on n’entendra
jamais! C’est dommage qu’ils ne les citent pas!
J U L I E N : Par exemple, l’autre jour, Pierre Dubray, le
preneur de son de Brûlons tous ces punks en version
audio, m’aidait à monter ma nouvelle machine à laver
(payer par mes premiers droits d’auteurs). Nous surprenons
une prostitué et un client dans mon local à poubelles. Ça,
je crois que ça peut m’inspirer.
P I E R R E : C’est ton prochain texte? Excellent !
J U L I E N : À non, pour l’instant c’est un
fait divers, mais j’aimerai bien l’utiliser.
P I E R R E : Je crois que ce n’est pas par hasard...
J U L I E N : En effet, mon amie moi avions déjà remarqué qu’il y
avait régulièrement des préservatifs jeté dans
le local à poubelle (il est de libre accès de la rue).
P I E R R E : Une chambre local à poubelle, quel décor!
J U L I E N : Non, non, c’est un espace très réduit
il ne peut s’y pratiquer techniquement que peu de choses, puisque
c’est un espace sous l’escalier.
P I E R R E : La chambre à photo aussi, c’est minuscule,
mais on y développe le monde...
J U L I E N : Comme quoi on peut faire des galipettes partout! Mais
en fait, tu n’as pas trop parlé de Prague, tu aurais
pu faire un roman à Annemasse...
P I E R R E : Je déteste Annemasse. Même gosse, c’était
là, en moi, un recul, une non-adhésion, une certaine
hostilité enfantine à ce décor médiocrement
bourgeois et provincial dans le mauvais sens du terme : vie limitée,
zone de confort, l’odeur d’urine sur les trottoirs, les
jeunes en cloques poussant des caddies sur les parking des supermachins...
J U L I E N : hé bé, pourquoi y restes-tu (ne
vas jamais à Grenoble), tu y es retourné pour faire
du ski?
P I E R R E : Je pense à bouger, c’est Genève
(juste à côté) qui m’incite à rester,
la vieille ville à Genève où Borges a vécu
et est mort.
J U L I E N : Oui, mais alors pourquoi ne vis-tu pas à Genève?
Tu y es fiché?
P I E R R E : C’est un monde à part, socialement constipé et
bien pensant. Je préfère les gaulois.
J U L I E N : Étrange, étrange. Ces considérations
sont pour moi d’un exotisme fou. Pourquoi n’en parles-tu
pas dans tes livres?
P I E R R E : Exil exit, le texte récent que je
viens de passer au représentant en parle un peu.
Julien dit : À propos du représentant, figures-toi
que je suis le représentant commercial de MTL en Midi-Pyrénées
et Languedoc-Roussillon. La classe ! J’ai exigé ce titre
pour concurrencer ma chef du monde. Bon. Et le dimanche matin depuis
un moi je vends MTL sur le marché à côté de
chez moi.
P I E R R E :Tu vas sortir un livre avec MTL bientôt, non ?
J U L I E N : Oui, je sors mon premier recueil de nouvelles avec
MTL l’an prochain, j’ai de la chance, il paraît
que certains auteurs ont été débauchés à coup
de millions de francs suisses.
P I E R R E : Tu as quelque chose d’incendiaire dans tes textes.
J U L I E N : J’aimerai. Mais j’ai peur de finir en
vieux con.
P I E R R E : Pas si tu refuses d’avoir raison à chaque
fois
J U L I E N : Et de me reproduire avec des jeunes cons et la terre
sera alors peuplé de cons et ça sera horrible et il
y aura des cadres culturels partout! Sinon, aimes-tu France inter?
P I E R R E : Je l’écoute vraiment peu pour pouvoir
répondre.
J U L I E N : C’est une très bonne réponse.
Lis-tu des nouvelles.
P I E R R E : Oui. J’aime ce genre, concis, dense, ramassé.
J U L I E N : Alors mon éditrice suisse m’a donné une
clef pour définir la nouvelle qui est assez intéressante,
et qui ferait qu’en fait, je n’écrirais pas des
nouvelles. La nouvelle joue sur une distorsion temporelle. Temporelle.
P I E R R E : Je dirais le contraire: clarté, presque hallucinatoire.
J U L I E N : Avec tes droits d’auteurs as-tu comme moi voulu
acheter une nouvelle machine à laver le linge?
P I E R R E : Pas de droits d’auteur avant la fin de l’année.
Mais j’ai une machine depuis trois mois, ma première!
J U L I E N : Édition d’en bas, tu connais
P I E R R E : Oui de nom, des titres en tête?
J U L I E N : La diplomatie non gouvernementale.
P I E R R E : Jesus christ! (jésus christ en V.O)
J U L I E N : En fait c’est le livre que m’a donné ma
voisine éditrice, mais je ne sais pas exactement quelle est
sa maison.
P I E R R E : Tu as un entourage exotique.
J U L I E N : Oui, et un très bon boulanger. Je vends aussi
mes livres dans le bar en bas de chez moi et les MTL chez le vendeur
de livre d’occasion.
P I E R R E : Super, tu me surprends, le représentant m’avait
dit que tu étais un acharné.
J U L I E N : Écoute, je savais ce que je faisais en publiant
un livre pas cher dans une maison d’édition indépendante,
leur diffusion pour ce genre de livre n’était pas concurrentielle.
Et puis j’ai un petit tirage (500 exemplaires).
P I E R R E : L’homme caché à 900. C’est
petit également.
J U L I E N : Oui, mais à quinze euros, tu vas pouvoir t’acheter
un manteau en vison!
P I E R R E : Astrakan, c’est moins poilu.
J U L I E N : À propos d’astrakan velu, la littérature :
tu parlais d’un besoin. Pour moi c’est très compliqué.
J’aime écrire et ça me gonfle. Je préfère
jouer à la belote, mais en même temps le besoin de jouer à la
belote est moins viscéral.
P I E R R E : True
J U L I E N : Tu étais sensé partir sur une envolée
lyrique.
P I E R R E : Il ne t’es pas imposé d’écrire,
mais tu n’es pas libre de t’y soustraire, c’est
mon sentiment (c’est mieux?)
J U L I E N : Non, je réfléchis; le problème
aussi c’est de mener la double vie d’écrivain
et de quelqu’un qui doit quand même essayer de trouver
des revenus ailleurs, cela brouille les cartes.
P I E R R E : Pour moi, c’est un tout. Regarde Bukowski.
J U L I E N : Il encule ses copains quand il est bourré !
P I E R R E :Bon, autre exemple, Borges.
[Borges étant surexploité dans le cadre des entretiens
littéraires, le comité de rédaction de mtl
a décider de fermer la page d’entretient de Pierre
Cendors. Nous l’avons juste laissé conclure.]
J U L I E N : Y a t-il des thèmes que tu aurais voulu plus
aborder?
P I E R R E : Cet élan qui me pousse à écrire
et qui dans le même temps vomit absolument la littérature
et les mots.