Thierry et Dominique, comment est née l'idée de
faire ce livre ?
— Thierry : L'idée de faire ce livre est issue d'une
volonté commune de donner la parole à quelques authentiques
représentants de la poésie du XXIe
siècle avant qu'ils ne deviennent des pages supplémentaires
dans des manuels scolaires.
—Dominique : Dès le début de Monsieur Toussaint
Louverture nous avons souhaité laisser une place importante
aux initiatives qui ne viendraient pas forcément de nous, aux
idées que d’autres – comme nous, dans leur coin
depuis trop longtemps – auraient et souhaiteraient mettre en
œuvre, des idées de livres un peu décalés,
éditorialement étranges, farfelues, c'est pour nous
une manière de ne pas nous enfermer dans une seule façon
de penser et de faire les choses. Une fois ou deux nous l'avons formulé
tout simplement, et Thierry a très vite repris la balle au
vol en nous proposant de diriger un livre qui serait consacré
à la poésie contemporaine.
Pouvez-vous nous dire comment vous vous êtes rencontrés
?
—Thierry : Pour citer de mémoire Lautréamont
il s'agit de la rencontre «d'une machine à coudre et
d'un parapluie sur une table d'opération». Pour être
plus concret, j'ai rencontré Dominique Bordes quelques mois
avant la parution du tout premier numéro de sa revue, Monsieur
Toussaint Louverture. Et pour exprimer les choses au plus juste, je
pense que nous avons été intrigués par nos tempéraments
respectifs assez contraires, et que pas mal d'idées et de goûts
communs ont fait le reste : le désir un peu fou de réaliser
quelques expériences littéraires à contre-courant
de «l'esprit de l'époque».
—Dominique : Il y a quelques temps, nous commencions tout juste.
Commencions quoi? Je ne me rappelle plus très bien, peut être
à agir, ça aurait été bien ça,
commencer à agir, mais non je crois plutôt que nous commencions
à parler, à organiser deux ou trois choses, les unes
avec les autres, comme nous pensions que ça serait bien. Des
auteurs nous ont envoyé des histoires, des hommes et des femmes
que nous ne connaissions pas, qui avaient entendu parler de ce que
nous faisions (même si nous ne faisions que commencer, commencer
à quoi? hmm…), parmi eux, un mail nous a marqué,
une histoire courte et étrange, plus proche d'un moment orageux
avec beaucoup de tensions entre les personnages qu'une nouvelle. Très
vite j'ai personnellement rencontré Thierry Acot-Mirande et
nous avons publié plusieurs de ses textes, parce que nous les
aimions, parce qu'ils étaient impressionnants et sans aucun
doute parce qu'ils resteraient et que c'est en partie cela que nous
cherchions : des histoires solides, étonnemment solides, capables
de ne pas s'effacer après quelques mois ou encore quelques
jours.
Qu'est-ce qui vous pousse à publier un ouvrage de poésie?
—Thierry : J'ai le sentiment de m'acquitter ainsi d'une dette
d'amour à l'égard de personnes qui, par leur œuvre,
et aussi par le simple fait de leur existence, m'ont aider à
vivre; à ne pas complètement désespérer
du monde contemporain. D'autre part, subjectivement, avec la peinture
à laquelle on la compare souvent, la poésie est un art
qui me bouleverse de fond en comble. C'est ma «fréquence
personnelle» en quelque sorte…
Dominique : D'ordinaire (qui est un bien grand mot pour une équipe
du dimanche comme la nôtre) nous ne publions pas de poésie,
c'est dire si les auteurs et les œuvres réunis ici sont
bons. Non, c'est une plaisanterie, je répète ça
comme un mantra, histoire de ne pas avoir à répondre
à ce type de question – en fait c'est un peu l'idée.
Nous n'étions pas destinés, nous ne nous étions
pas destinés à publier de la poèsie; des nouvelles,
des histoires, peut-être bien, des formes plus ou moins littéraires,
ça oui, mais nous ne nous sentions pas les épaules pour
publier de la poésie. Il serait intéressant de continuer
à chercher pourquoi, mais qui veut savoir. Alors— Je
me rappelle une idée de Thierry, qui en fin de compte nous
a mis le nez dedans (allions-nous le faire quand il nous l'a proposé?
allions-nous nous défiler et filer dans les îles? il
va bien falloir le faire…): “vous publiez des histoires,
vous êtes sensibles que vous le vouliez ou non à la musique
des mots et des phrases, à ce qu'ils portent tout simplement”.
Bon, en vérité, je ne me souviens plus de ce qu'il a
dit, mais c'était vrai.
L'un comme l'autre vous semblez habités par l'idée
de «ne pas passer à côté», ne pas
passer à côté des histoires et des auteurs qui
ne seraient pas écoutés, ne pas passer à côté
des voix et des élans d'aujourd'hui, est-ce suffisant pour
faire un livre?
—Thierry : Excellente question! À laquelle on ne peut
répondre évidemment qu'à titre personnel; intime
même. Pour ma part, je suis plutôt obsédé
par la démarche contraire: c'est-à-dire d'ignorer systématiquement
la partie visible de l'iceberg: les académies, les modes, les
têtes dont on nous dit qu'elles nous sont nécessaires,
un peu comme les médicaments sont nécessaires à
la bonne marche de notre psychisme et de notre métabolisme
! Non et mille fois non! Certains auteurs des textes qui vont suivre
viennent de médiums plus «visibles» que celui de
la poésie… Du rock et du cinéma, principalement.
Mais ce n'est pas la raison de mon choix. La raison de mon choix est
qu'ils sont comme des tireurs d'élite: quand ils visent le
coeur, ils touchent le cœur. Quand ils visent notre bonne conscience
et notre intelligence supposée, nous mordons la poussière.
Mais quand, après, ils nous tendent la main pour nous relever,
alors nous sommes en état d'élévation. C'est,
selon moi, l'essence même de la poésie. Cela tient également
de la danse et de l'art martial. Fuck art, let's dance, disait un
bombage punk sur les murs de Paris en 1978. Et c'est aussi l'une des
meilleures raisons de publier un livre de poésie en 2005.
—Dominique : Ça, c’est un peu la question qui donne
droit à un voyage en goëlette sur la Mer Rouge si l’on
répond juste; malheureusement je ne crois pas qu’il y
est une bonne réponse, ou bien je ne la connais pas encore.
Est-ce que les choix que nous effectuons jour après sont les
bons? S’ils sont même juste pertinents, sommes-nous nous-mêmes
pertinents? Sans doute doit-il y avoir là-dedans pas mal d'enthousiasme,
une forte dose d'obsession et par moment une croyance enfantine proche
de la foi. En tout cas, ce livre, lorsque je l'ai entre mes mains,
je sais qu'il me dépasse, que c'est moi qui lui suis redevable.
Quelles ont été les influences formelles et informelles
présidant et accompagnant votre fine équipe pendant
la genèse de ce livre?
—Thierry : Je crois que si nous formons un groupe, il s'agirait
d'un duo à la Alan Vega-Martin Rev. D'ailleurs, je nous vois
assez bien comme les «Suicide» de l'édition française
(rires)... À part cela, c'est curieux, mais je ne perçois
pas du tout notre travail pour ce livre comme une somme d'influences,
ou le résultat d'une activité de groupe. Dans la première
phase de la conception, je crois qu'il y a eu un phénomène
d'empathie, voire de symbiose avec les auteurs. Cela me paraît
plus précis et plus important. Avoir souci de ses directions,
en pénétrer même un tant soit peu le sens n'implique
pas qu'on dispose à l'égard de son propre travail d'un
pouvoir de discernement qui nous garantirait une fois pour toutes
contre les erreurs ou les excès d'interprétation. Je
crois que chaque individu est un filtre entre le réel perçu
et l'image qu'il a envie de livrer d'un monde idéal, donc de
son monde réel. Voilà une motivation et une source d'inspiration
puissante pour l'ouvrage présent. Il y a sans doute la nostalgie
d'une terre natale, mais située en dehors de la géographie
et de l'histoire.
—Dominique : C'est drôle, je ne suis habituellement pas
du tout un lecteur d'anthologies, de recueils collectifs ou de revues
de poésie, alors, pour l'occasion, je me suis plongé
dans tout ce que j'ai pu trouver. Mais étrangement, l'influence
la plus forte est venue d'une histoire, présente dans notre
recueil de nouvelles N°3, Solander de Pierre Cendors, où
il est question d'un poète visionnaire dont chaque recueil
fait se répandre la poésie dans les rues et à
travers toutes les couches de la société. L'idée
était un peu de faire un livre capable d'attérir dans
les mains de personnes qui, apparemment, ne s'y attendent pas, sans
faire une livre de poésie populaire.
Vous réunissez des femmes et des hommes dont les univers
et les cosmologies sont totalement différents. Sentez-vous
un courant souterrain qui les unit ou les nourrit que vous souhaitiez
mettre en lumière? Ou est-ce vous qui vous positionnez en unique
pivot de cette réunion, l’axe central de votre parti
pris poétique?
—Thierry : Oui, il existe un lien invisible qui court d'un
univers poétique à un autre ; mais, il fait aussi apparaître
avec éclat comment des problèmes apparentés trouvent,
à travers la singularité des œuvres présentées,
des solutions différentes. Sans complicité, chacun choisit
une œuvre, éprouve la ténuité de l'intervalle
entre anatomie et autopsie. œuvres lisibles, tout logiquement
; celles qui, par le verbe, ont quelque chance de durer. Faute de
pouvoir s'intégrer à aucune communauté, l'écrivain
ou l'artiste est plus ou moins en porte-à-faux dans le monde;
qu'il le veuille ou non, son activité est asociale. Donc, ces
individualités fortement campées sont des créateurs
qui me paraissent de grands aventuriers de l'esprit et aussi du corps
; ils vont jusqu'au bout, ils paient de leur personne ; ce sont des
destins.
—Dominique : Je pense que Thierry a réuni des forces.
Quelles aient été reliées ou non, maintenant
elles cohabitent, elles se présentent, se confondent, s'opposent
et accaparent, les unes avec les autres.
Vous parlez de poésie en train de se faire, en train d'être
vécue, c'est votre idée d'un livre de poèmes
contemporains. N'avez-vous pas peur d'un point de vue aussi exclusif
sur la poésie? et avez-vous un objectif lui aussi “contemporain"
lorsque vous publiez un ouvrage de la sorte ou bien laissez-vous à
la critique, à l'histoire et au hasard le soin de reconnaître
les siens?
—Thierry : Comme tout le monde le sait, il n'y a pas une ou
même “plusieurs" poésies, mais autant de poésies
qu'il y a de poètes. Donc, l'ouvrage présent n'a aucune
vocation à l'exhaustif. D'ailleurs, les mots ne sont jamais
isolés et innocents. Ils sont reliés à notre
histoire. Drôle de règle de jeu où tout le monde
est vainqueur et vaincu, une vie où les contraires coïncident
exactement à chaque seconde. Le monde va vite et c'est la première
fois que l'on vit cette vie-là. La dernière aussi. Pas
le temps pour s'observer, savoir si on est dans l'erreur ou si tout
est parfait à l'instant où on se pose la question. En
conclusion ce livre pourrait bien être autant destiné
à de futurs historiens extra-terrestres qu'à l'ici et
maintenant.
—Dominique : Mon objectif? Mon objectif “contemporain”?
Que vous arrêtiez de lire cet interview, que vous filiez dans
les pages qui suivent et que vous en profitiez, parce qu'il y a vraiment
de quoi.
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DESCRIPTIF DE CET INCROYABLE BOUQUIN