[Stéphanie et Jean-François Patricola ont admirablement
traduit les poèmes au cordeau de G. Fronte. Avant que vous
lisiez sa présentation voici ce que nous savons de JF Patricola.
Cofondateur de la revue littéraire et des éditions
L'Estocade, puis des éditions d'art L'Abécédaire,
Jean-François Patricola est poète et prosateur. Il est
l'auteur de plusieurs recueils de poésies, dont Le cueilleur
de ruines et L'homme-barbelé. Il est aussi traducteur
d'italien (poésie, théâtre et opéra).]
. . . . . .
Sur une colline désertique, battue par le sirocco
et l’oubli, entre Noto et Testa dell’acqua, terres d’apories
siciliennes, un vieil homme lentement se consume de son cancer. Ses
dernières forces, ils les dédient entièrement
à la lutte contre la bêtise du monde moderne en général
et de Berlusconi en particulier.
Ce vieil homme: c’est E.A Fronte. Deux initiales
mystérieuses en guise de prénoms qui claquent comme
un coup de lupara. Des prénoms que tous ont oubliés,
lui-même se faisant appeler depuis toujours Giovanni. Soixante-dix
années de peines qui tiennent encore fièrement debout
et font front malgré la douleur, les quintes de toux qui les
ébranlent, malgré le silence et la disparition de ses
deux lamas qui furent de fidèles compagnons.
Perchée sur un mamelon brûlé par
un soleil sicaire, une modeste demeure, ancienne bergerie aux larges
moellons, abrite ses toiles, celles des autres peintres qu’il
a croisés tout au long de son existence tumultueuse, ses sculptures
en bois, celles en fer forgé, ses souvenirs; dans des boîtes
en carton empilées, gorgées de poussières, ses
correspondances, ses poèmes et ses pièces de théâtre
en un seul acte attendent d’être tirés de l’oubli.
Sans nul autre voisin que des pierres disposées dans son jardin
à la mode de Carnac
ou de Stonehenge, des cigales entêtantes nichées dans
la pinède proche, un chien, un chat, des essaims d’abeilles
se désaltérant dans des tonneaux remplis d’eau
et de nombreux lézards pansus à la robe verte, Giovanni
trône au milieu d’une cour d’amis: des jeunes gens,
de retour du travail des champs, qui viennent écouter l’homme
sage en grillant une dernière sèche avant le
repas, et des hommes âgés, édentés, fascinés
par l’aura du démiurge et du prophète. Alentour,
dans la cour, un capharnaüm s’offre à la vue du
visiteur ébahi: des sculptures en matériaux de récupération;
un univers que Dubuffet n’aurait pas manqué de trouver
fascinant.
Là, un personnage dévoré par
les métastases de la rouille et constitué de pelles
de l’armée fasciste côtoie un fauteuil lové
dans une immense roue de métal non moins rouillé, ici
encore des canards dont la panse est constituée d’un
pot d’échappement, des carabiniers au faciès de
cadenas, des formes étranges qui interpellent, fascinent ou
rebutent, des outils dénaturés, détournés
de leur fonction première, une plaque en émail verte
sur laquelle en lettres blanches s’étale l’inscription
suivante: Mineo, le village des écrivains et poètes
Giuseppe Bonaviri et Luigi Capuana; un monde qui parle en silence
et témoigne de la richesse de l’homme.
Giovanni Fronte est un poème à lui tout
seul: son existence luxuriante le lui autorise pleinement. Né
en 1935 à Noto, province de Syracuse, capitale européenne
du baroque, il n’a que neuf ans lorsqu’il est «cédé»
à un métayer par ses parents pauvres, incapables de
subvenir aux besoins de leurs sept enfants. Montant du transfert:
cinquante lires mensuelles, plus le couvert. Au contact d’un
berger sarde, lui-même «emprisonné» depuis
presque vingt-cinq ans, il va apprendre toutes les ficelles du métier
de pasteur. Mais ses nuits passées dans une grotte humide,
pleine des odeurs du troupeau et des poussières de la paille
vont faire de lui un malade en puissance. Ses poumons s’effritent
très rapidement et dès quinze ans, il est placé
dans un lazaret.
Aucun mot ne peut traduire ce que Giovanni avouera
de la haine des hommes ressentie à cette époque lorsqu’au
sortir du lazaret, les portes se refermaient sur son passage, lorsqu’on
refusait de lui serrer la main de crainte de se voir aussitôt
frappé d’un mal mystérieux.
Grâce à la défiance des hommes,
il aura vécu dans la peau du pestiféré. Première
fêlure: années d’errance, années de guerre:
le souvenir des chenilles d’un tank américain dans la
poussière et surtout celui d’une affiche sur le Palais
des Mutilés que l’on retrouvera très souvent évoquée
dans ses poèmes. Elle disait: «Taisez-vous l’ennemi
vous écoute!»
Retour au sanatorium pour deux interminables années
à Catane. Là, dans la cité mariée à
l’Etna, on meurt à petit feu: Empédocle y veille.
Il est transféré. On l’opère alors. Il
ne sera plus jamais un homme valide. Il lui faut désormais
connaître tout des usages des gens de la ville pour survivre,
à commencer par oublier son dialecte, et son parler de cul-terreux.
Il faut apprendre à lire, et surtout l’Italien, cette
langue qu’il ne parle pas; croire enfin qu’autre chose
lui est offert dans ce fatum en guise de condamnation.
En vain, déjà il ne comprend plus le
monde environnant. Il retourne chez lui mais un mal sournois s’est
emparé de son être qui a pour nom la mélancolie.
En 1956, il se fait hospitaliser. En 1957, il découvre Milan
pour y suivre une formation de mécanicien. Il en revient patenté
mécanicien tourneur. Mais chez lui, en Sicile, la malaria tue
encore, et l’industrie n’est qu’un mirage: il n’y
a rien à faire; encore moins dans la mécanique ou le
tour.
Alors, il tourne en rond. La mélancolie, compagne
fidèle, revient s’emparer de lui. Il repart à
Milan. «Faire n’importe quoi mais être utile aux
autres»: tel est son unique credo, sa bannière. Il griffonne
des feuillets, raconte son existence: on l’encourage. C’est
déjà ça!
En 1961, il échoue à Bussana Vecchia,
un village fantôme ravagé par le tremblement de terre
du 23 février 1887. Patiemment, en compagnie d’autres
parias, et notamment du céramiste et peintre Clizia et du peintre
Vanni Giuffrè, il va faire surgir de terre le bourg disparu
en déplaçant des tonnes de terre, investir les ruines,
fonder une république avec ses lois propres. Une communauté
s’installe dès lors: faite d’artistes, d’atypiques,
de voyageurs et de figures pour le moins étranges comme cette
britannique d’un autre temps, veuve d’un lord anglais
revenu des Indes avec ses dizaines de valises, son crocodile vivant
qu’elle promène en laisse et ses délicates manières.
Elle fera apprécier le thé au Sicilien. Giovanni devient
le vicaire de la communauté hétéroclite. Au contact
des artistes, il apprend à dire, à faire. Les médiums
artistiques le fascinent: gravure, peinture, poésie. Sa soif
est inextinguible. Mais toujours la pelle et les cales aux mains demeurent
présentes dans sa vie car c’est là une constante
chez lui: faire surgir de terre l’ailleurs et l’autrefois!
Plus tard, en Allemagne, alors ouvrier sur un chantier, ahanant à
l’égal d’un mulet du Sud qui lui manque tant, il
apprend à la radio que la cité florentine est dévastée
par les inondations, qu’on cherche des volontaires. Il plante
là ses camarades d’infortune, sa pelle et son casque,
demande son congé et file à Florence. Une nouvelle pelle
et des jours à ramasser la fange, dans l’eau jusqu’à
la ceinture. Les poumons se fragilisent à nouveau. L’amitié
des sauveteurs et des volontaires, des hommes de la rue, l’indifférence
des bourgeois florentins trop occupés à pleurer leur
patrimoine et porte-monnaie: tout cela il s’en souvient avec
passion et malice. Des bouteilles de vin trouvées dans le limon,
dans les caves noyées, des bouchons ôtés et des
longues nuitées à boire et à refaire le monde
en attendant le lendemain matin la morsure de l’eau, le froid
sur la poitrine et les tonnes de boue à chasser de la cité
des Médicis aussi.
Son existence est un long poème que dévoilent
ses poèmes en prise directe sur le monde et les interrogations
d’un écorché vif. La passion amoureuse déçue,
les morts qui peuplent le quotidien des hommes (il chantera Les Mouches
de Sartre, Huis Clos et l’absurdité si juste d’un
Kafka), l’offense faite aux dieux, le Sud, l’errance,
l’incompréhension, la souffrance physique: tous sont
empreints de ces matrices indélébiles. Nous vous présentons
ici une séquence échelonnée dans le temps qui
synthétise pudiquement cet univers.
. . . . . .
Retour au livre