Comment vous présenter France Bourgeois? Que vous dire sur
elle qui ne soit ni superfétatoire ni dithyrambique? Dire les
choses simplement sans doute, comme elle les écrit. France
Bourgeois est de ces auteurs qui écrivent parce qu’ils
ont du mal à respirer dans le monde où ils vivent, déchirés,
agacés, bouleversés par l’univers dans lequel
ils sont bien obligés de cohabiter avec le malheur, la bêtise
et l’indifférence. À la voir si douce on pourrait
penser que France aurait mieux trouvé sa place au Moyen Âge,
menant une vie de troubadour, de femme troubadour, chantant l’amour
courtois et les plaisirs de la Poésie.Pourtant France est une
femme d’aujourd’hui qui se bat comme elle peut contre
l’injustice, l’indigence de nos contemporains et le manque
d’altruisme qui en découle.
Mais pour connaître les gens au moins faut-il les avoir vus.
Voir France une fois c’est garder à jamais dans la mémoire
sa silhouette frêle qui se promène, fragile et décidée,
dans une rue de Paris à la recherche d’un livre rare
ou d’une main amie. Visage d’opaline, cheveux grisonnants
où se disputent le noir et le blanc contraires, les deux pôles
opposés. Douceur et fermeté. Car, France peut être
les deux. Douce comme un coulis de miel, et ferme quand il s’agit
d’affirmer ses idées, ses convictions, ses combats. En
fait, France Bourgeois n’aime pas le tiède et elle l’a
prouvé.
Née à Istres, dans les Bouches-du-Rhône, elle
est très tôt portée vers l’écriture
et le théâtre. À dix ans elle obtient par trois
fois le Grand prix de la Poésie organisé par la station
de radio Paris Inter. Il faut dire que les Bourgeois sont une famille
d’artistes, d’écrivains. Le grand-oncle n’est
autre que Maurice Champagne, grand disciple de Jules Verne. À
seize ans, France obtient le Prix de poésie des Yvelines. C’est
le moment où sa mère la somme de choisir un «vrai»
métier. Elle décide alors de devenir infirmière,
tout en continuant à écrire en parallèle. À
vingt et un ans, elle part en Algérie, son frère s’étant
engagé pour aller combattre de l’autre côté
de la Méditerranée. Elle y restera jusqu’à
l’Indépendance et en gardera longtemps le souvenir halluciné
de la misère et de la souffrance humaines. À son retour
à Paris, elle se sent attirée par les planches et s’inscrit
au Conservatoire du Cinéma pour devenir réalisatrice-scénariste,
et aux cours René Simon. Ce dernier la convainc de se lancer
professionnellement dans l’écriture. C’est aussi
la période où elle fréquente «Le Club des
Poètes» de Jean-Pierre Rosnay où elle prend le
pseudonyme de Naëlle France. On la surnomme alors «La mouette»,
en référence à l’un de ses poèmes
dits à l’antenne de France-Inter. Sa carrière
semble alors toute tracée.
Sur les barricades de 68, elle fait la connaissance d’un réalisateur
qui cherche à la fois une actrice et une assistante «pour
s’occuper d’enfants handicapés» – sujet
du film. De cette rencontre naîtra, en 1969, un film et une petite
fille, nommée Judith.
Mais France est aussi visiteuse de prisons. Elle s’en souviendra
des années plus tard en écrivant le scénario
d’une fiction intitulée Le quartier des oubliées
sur la vie carcérale des femmes, et surtout celle des bébés
en prison.En 1971, elle part en Californie avec sa fille pendant quatre
ans et demi où elle s’occupera notamment de toxicomanes
et d’enfants fous.
À son retour, France Bourgeois s’octroie enfin le droit
de penser à écrire et d’en vivre. Elle a attendu
plusieurs années avant d’oser cette véritable
reconversion professionnelle réussie. Poèmes, scénarios,
feuilletons, polars, comédies se succèdent durant vingt
ans. En parallèle elle aura créé des ateliers
d’écriture de scénarios agréés par
l’AFDAS pour des stagiaires de vingt-sept à soixante-cinq
ans venant de tous horizons.
À soixante-trois ans, la lassitude s’installe. À
la télé-réalité, France préfère
retourner à ses premières amours, la poésie,
et rédige, non sans une certaine volupté, ses Contes
du Zodiaque dont nous vous présentons ici L’Ogre illustrant
le signe des gémeaux1.
Publiés dans une première version incomplète
en 1985 aux Éditions Francophones, ces contes restent à
ce jour ce qui, de tous les écrits de France Bourgeois, la
caractérise le mieux, ce qui lui ressemble le plus.
Frénésie des idées, exacerbation des sentiments
et des sens, imagerie poétique, sens de la formule. Ces Contes
du Zodiaque forment à eux seuls la galaxie France Bourgeois,
cette voie lactée de subtilité et d’esprit dans
laquelle elle trempe sa plume pour extirper du plus profond d’elle-même
un remède à la mélancolie. Si France Bourgeois
écrit, ce n’est pas uniquement par un souci exclusif
de retrouver son souffle dans cet univers d’asthmatiques, c’est
surtout (toujours son souci de générosité) pour
partager avec le lecteur ses souffrances dorées et ses espoirs
brûlants. Pour France si la vie n’est pas un modèle
de poésie, écrire est un acte de résistance car
pour elle, le pire des malheurs, comme elle l’écrit dans
L’Ogre, est bien «d’exister sans être».
France Bourgeois «est» un auteur rare, et une femme simple,
tout simplement, et qui existe.