Franck Rouanes n'est pas le personnage de ses histoires.
Il est beaucoup plus irréel. On me demande de parler de lui,
qui parle d'Asia Argento, qui parle d'une voix dans sa tête, qui
pourrait très bien être moi. Dandy auteur de nouvelles,
de loin vous ne le reconnaîtriez pas – peut-être ne
veut-il pas être reconnu? Ou bien si, entendez : il veut bien
être reconnu, mais seulement après enquête.
Seulement après recherche sur google. Seulement après
filature, jusque dans les restaurants chics. Seulement, en fait non,
entendez: il ne veut pas être reconnu dans la rue, il veut rester
une tache floue sur une photo (où l'on peut distinguer un vieux
fusil de chasse), pas reconnu donc, il veut que ce soit ses histoires
qu'on reconnaisse, il veut ou il préférerait? Peut-être
que vous ne voulez pas savoir qui est Franck Rouanes et que vous préférez
vous contenter de lire ce qu'il écrit. Sulle Rovine
et le fameux Doppelgängerland sont des nouvelles formidables
quand on ne le connaît pas. Quand on connaît Franck (Franki,
Franco, Fran?), ce sont celles d'un écrivain véritable.
Quelqu'un qui sait qu'écrire peut faire disparaître ou
apparaître ou reconnaître. On me demande de parler de lui
qui parle d'elle qui— Tout cela, vous pourrez facilement le trouver
dans Highway 101 revisited et sur le site internet de MTL.
Mais attention, Franck Rouanes n'est pas le personnages de ses…
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Avant, j’aimais moi aussi lire Lautréamont. J’admirais
à juste titre son décadentisme révolté,
adolescent – cette poésie qui vous fait toucher avec
vos mains des branches ascendantes d’aorte et des capsules surrénales;
et des sentiments ! Moi aussi, j’étais enthousiaste.
J’avais moins de vingt ans… Il y a dix-huit mois, j’ai
récupéré une télé. Depuis, tout
est bien moins fatigant. Depuis, je ne lis plus Lautréamont.
J’ouvre une bière, j’allume la télé,
je me vautre sur le canapé. Je change de chaîne. J’y
trouve mon lot de tarés. Je change de chaîne. Je fais
rapidement mon choix : je ne reçois que six chaînes,
mais c’est amplement suffisant. J’y trouve mon lot de
tarés, de freaks. Je finis ma canette. Maintenant,
je connais la misère humaine. Je suis connecté au réseau.
J’ouvre une autre canette. Je m’échauffe un peu
en chattant. Je surfe de portails pornos en sites de tératologie.
Je m’ennuie.
Et puis je te vois à la télé. Sur le net,
je cherche des photos de toi nue. Ce soir aussi, tu passes à
la télé. J’imprime des photos de toi nue en
noir et blanc puis je les colorie en bavant bien, j’en fais
des chromos brillamment coloriés, des icônes à
profaner et je les punaise au-dessus de mon lit défait.
Je te verrai encore la semaine prochaine. Tu es répétée
par des milliers d’écrans. Tu es une vraie star post-industrielle.
Starfucker incorporée de gré ou de force
dans le barnum médiatique, commercial, esthétique,
sexuel, poétique, poétesse, tu peux bien être
une pétasse blonde décolorée. Ou encore une
brune incendiaire. Une fille tatouée. Une femme à
barbe. Une gamine outragée, prostrée, et tes yeux
demandent un peu d’aide, les amis, tes yeux demandent s’il
y a encore des amis, s’il y en a jamais eu, s’il n’y
a plus de danger. Tu ne te fies plus à personne. Personne
ne te sourit plus. Il n’y a plus de Gwynplaine qui tienne.
Tu fais une mauvaise femme au foyer, tu étais déjà
une fille indigne et tu parles sérieusement de maternité…
On te rit au nez. Tu bosses dans un peep-show. Tu sers du café
au Winky’s sur Sunset boulevard. Tes bas sont tachés,
ta mine : défaite. Tu me demandes si je veux encore du
café. Ton uniforme bleu est dégueulasse. Je ne prends
même pas la peine de lire ton nom sur ton badge, je préfère
: «merci, ma belle» ou : «verse, salope»
selon les cas, « ma belle » quand je suis fatigué,
«salope» plus rarement, quand je pète la forme.
«Ma belle» suffit pour que tu croies que je t’accorde
de l’importance… Je te trouve à peine désespérante…
Tu es la société, la consommation de masse…
Je profane l’icône… J’entends ta voix
suppliante me murmurer…
Je te vois à la télé et toi aussi tu es
toute seule chez toi. Tu te gaves de glace à la noix de
pécan arrosée de vodka. Après, tu iras gerber
la glace et la vodka. Tu as l’air si jeune encore. Les cernes
sous tes yeux trahissent – à peine – la fatigue
des années. Quel âge as-tu vraiment ? Tes proches
te reprochent souvent ton immaturité, tes inconséquences.
Tu incarnes joliment, t’a-t-on dit ironiquement, une nouvelle
notion : l’adulescence. Tu écoutes un médiocre
disque de rock violent et désespéré. Tu ne
comprends pas encore que ce qui est désespéré
ne conçoit pas l’idée de révolte –
ça ne servirait à rien – ni celle de violence
– ça serait trop fatigant. Mais ça va venir…
Ce disque-là n’est même pas spécialement
violent. Comme pour toute chose, comme il y a la propreté
et l’apparence de la propreté, la poésie et
l’apparence de la poésie, il y a la violence et l’apparence
de la violence. Sa violence est rhétorique. Tu te satisfais
de sa médiocrité. Tu t’y reconnais. Tu joues
avec sa rhétorique, ses clichés. Tu trouves ça
émouvant. En tout cas ça te parle. Tu méprises
ceux à qui ça ne dit rien. Tu fredonnes une chanson
désespérée, peut-être inepte, mais
elle, elle dit au moins qu’elle est médiocre et désespérée.
Ça, on l’entend. Toi, tu te tais. Tu es médiocre
et désespérée.
Je te vois à la télé et tu as l’air
médiocre et désespérée. Je te jette
ma canette de bière à la gueule contre l’écran
de la télé, je t’insulte, tu es trempée,
toi, tu te tais, tu quittes le plateau en courant, tu dégringoles
vers le parking, tu t’installes au volant de ta voiture
– une Cadillac – puis tu rentres chez toi, lancée
à 140 sur l’autoroute, les yeux embués par
les larmes et la bière, par l’humiliation, tu vois
les lumières danser devant tes yeux, ma bouche humiliante
te poursuivre – la radio hurle « Tais-toi et verse,
salope ! » – tu vois, tu sens, ma main sur ton cul
dans le Winky’s sur Sunset boulevard ; la bière dégouline
de tes cheveux sales sur ton uniforme bleu.
Tu es rentrée chez toi. Tu as jeté ton uniforme
dégueulasse dans la machine à laver. Tu t’es
assise nue sur le sol glacial, immobile, contre la machine à
laver. Tu as pleuré. Ma bouche humiliante t’humiliait
toujours. Tu t’es fait couler une douche pour couvrir ma
grande voix, effacer toutes les taches mais, lady Macbeth, these
hands ne’er be clean. Here’s the smell of blood
still. Maintenant tu as froid. Ta robe de nuit laisse voir
des bouts de chair pâle, un téton. Tu te sers un
verre puis un autre, tu fumes une cigarette. Tu regardes ce qui
sort de ta bouche former une colonne de fumée lumineuse
bleue et tourbillonnante, former ma bouche humiliante. Tu auras
beau griffé la fumée, tu ne m’auras pas, tigresse.
C’est moi qui suis ton fantasme maintenant, ton obsession.
Je suis Dieu. J’ai toutes les réponses à tes
questions. Je préfère t’humilier pour l’instant.
Mais je te promets, tu verras: problems have solutions. A
lifetime of fucking things up fixed in one determined flash.
Je n’ai même pas besoin de te pourchasser. C’est
moi que tu cherches. Je martèle ma malédiction,
la chanson de ta médiocrité désespérée.
Tu avales un dernier verre. Ton haleine empeste l’alcool.
Tu vas t’habiller maintenant. Tu reprends ta voiture. Tu
essaies de me semer à toutes les intersections. Ta fuite
est vaine. Tu ne fuis pas vraiment. Ça ne servirait à
rien de toute façon. Je t’attends, comme dans un
film de David Lynch, chez toi ou dans les phares de ta Cadillac,
au bord de la 101.
J’ai zappé. J’ai vu la highway 101, sur une
autre chaîne.
Je suis encore bourré. Je suis tout seul chez moi. Je
suis tout seul chez toi. J’écoute un excellent disque
de rock violent et désespéré, le même
que toi. Je m’en délecte. L’alcool roule au
fond de ma gorge. Je m’en délecte. Malgré
l’insistance de mes amis, je refuse de m’inscrire
aux Alcooliques Anonymes. On me dit que c’est capital. Ça
me rappelle trop ton nom. Tu ne pouvais pas rester un auteur anonyme
? Non ? C’était trop compliqué ? Tu m’as
bien cherché, avoue-le, avec tes airs de société,
de consommation de masse. Tu voulais être provocante. Tu
m’as provoqué. Tu as bien mérité que
le sort s’acharne contre toi. Alors j’ai déchiré
les icônes. Maintenant, il n’y a plus de : Toi. Il
n’y a plus que : Moi. Et je m’ennuie.
So much blood for such a tiny little hole.