Promis, avant même sa parution, à un succès sans
nom, sans nombre et sans réserve, à des tirages fabuleux
et à tous les prix littéraires, le dernier ouvrage de
Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île,
ne marque-t-il pas l’avènement du livre virtuel, du livre fantôme?
Eh bien, virtuel, il doit le rester ; il doit rejoindre la longue
cohorte des livres "imaginaires", relégués
dans des bibliothèques invisibles et dans les marges de l’histoire
littéraire : puisque personne ne l’a lu, a-t-il même
été écrit?
Pour des raisons purement esthétiques (la possibilité
du livre parfait, inouï, incréé, inédit),
qui n’ont rien à voir avec sa supposée qualité
littéraire, nous souhaitons que La Possibilité d’une
île n’existe pas. Ce livre réaliserait alors
parfaitement son programme, la blancheur de l’écriture confinant
à l’absence de style et à l’inanité du propos,
œuvre parfaite damant le pion de la critique, cocufiant les jurys,
aspirant dans son vide tout le maelström médiatique.
Quelle revanche pour les livres imaginaires, associés, quand
on parle, au mieux à la bibliographie fantôme de Gustave
Le Rouge citée par Cendrars dans L’Homme foudroyé,
au pire au Pierre Menard de Borges, alors que le prototype se trouve
chez le Maria Wutz de Jean-Paul, obligé, faute de
pouvoir les acheter, de recréer, sans aucune idée de
l’original, les livres qu’il convoite...
S’il n’est guère étonnant de voir Raphaël
Sorin passer, en trente ans, des éditions pirates et des œuvres
maudites à la littérature virtuelle, il l’est
davantage de voir des masses d’observateurs et de lecteurs se
précipiter sur un mirage et faire ses choux gras d’une
prose anorexique, nulle et non avenue... Plus le temps passe, plus
cet objet s’avère un non-livre. Comme “l’île
fantôme” de Washington Irving, le texte de Houellebecq
est cette île énigmatique dépassant toutes les
autres en beauté, et qui, au fur et à mesure qu’on
s’en approche, s’évanouit peu à peu.D’aucuns
s’amuseront de cette spéculation bâtie sur du “rien”
; certains tempêteront, jaloux de voir une île doubler
leur péninsule. Nous préférons admirer, en esthètes,
la rigueur et la cohérence d’un écrivain lovecraftien
ayant beaucoup écrit sur le vide et ayant fini par le transmuer
en valeur sociale, marchande et littéraire. En l’aidant
à accomplir son destin, nous sommes conscients de rendre service
à tous les écrivains imaginaires.
Pour organiser la disparution progressive du dernier Houellebecq:
– Nous avons marqué ce livre du sceau du néant,
mercredi 31 août à la première heure, dans plusieurs
librairies de Paris, afin de le dématérialiser et d’en
freiner la diffusion.
–Nous appelons chacun à écrire sa propre
Possibilité d’une île, et à la ronéotyper,
polycopier, décalquer, calligrapiller, pour diffuser sa propre
interprétation de Houellebecq au tout venant. Toutes ces Possibilité
seront rassemblées dans la pièce unique d’une
bibliothèque insulaire, comme celle mise en scène par
Brautigan dans les premières pages de L’Avortement.
Les dix premières contributions, diffusées sauvagement
dans la rue et sur Internet, sont d’ores et déjà
consultables à la librairie " Va l’heur ",
27, rue Rodier, Paris IXe.
La
possibilité d'une île
par Marcel Drubert.
La
possibilité d'une île.
Erratum mutare
par Artheme Failli.
Bref
entretien avec Bernard Houellequeue, auteur de La possibilité
d’une île
par Dominique Bordes.