Ce matin, une entreprise de désinfection a sonné à
ma porte.
— Nous venons traiter votre appartement contre les cafards.
Je leur réponds :
— Je n’ai pas de cafards, j’ai le cafard. Entrez,
je vous en prie.
L’homme et son jeune assistant entrent dans mon couloir et
reprennent :
— Nous luttons contre les insectes uniquement. Si vous être
déprimé
consultez un psy.
Je lui réponds que s’il est capable de lutter contre
des milliers de cafards dans l’immeuble, il pourra très
facilement
éliminer le mien, même s’il est un peu plus
gros que la moyenne.
Je remarque bien que son assistant affiche un sourire de plus en
plus marqué, voire moqueur. Est-ce bien le moment de se moquer
d’une personne qui a le cafard?
Cependant, voyant que j’insiste, l’homme, avec un air
conciliant finit par me dire :
— Bon, je vais faire ce que je peux. Dites-moi où se
trouve votre cafard. Dans la cuisine, sous l’évier,
dans la salle de bain, dans le conduit d’aération
?
— Je ne sais pas vraiment, lui répondis-je. Il me suit
partout. Actuellement, il doit donc être avec nous dans le
couloir.
Le type semble enfin me comprendre et décide de prendre
les choses en main :
— Nous allons donc traiter l’ensemble des pièces
où
vous séjournez pour éviter qu’il ne vous suive.
Ce sera curatif et préventif. Le principe de précaution,
la règle de la maison.
Je commence à trouver cet homme très humain. Il est
gentil et son engagement me réconforte. C’est un vrai
professionnel.
Il ordonne donc à son assistant de lui apporter le produit
et le pulvérisateur et commence à traiter les plaintes,
les coins, les recoins de toutes les pièces de l’appartement
:
— Pour que cela soit vraiment efficace, il faut être
sûr de passer partout.
Une question m’effleure l’esprit : l’efficacité
vient elle du fait que l’on est sûr ou de celui d’être
réellement passé partout. Peu importe, l’heure
est grave et n’est pas à jouer sur les mots. Il connaît
son métier. Il sait ce qu’il fait.
Une fois le travail terminé, l’homme me présente
la facture. Vu l’importance du service rendu, son montant est
dérisoire et je me sens déjà mieux.
Cependant, alors que je rédige mon chèque, j’entends
l’homme qui s’adresse à son assistant :
— Prépare une autre dose pour les voisins.
— Comment ça, lui dis-je, les voisins ont aussi …
— Ah, je ne sais pas encore, mais le cafard est malin. Il passe
d’un appartement à l’autre sans se soucier du
nom sur la sonnette. Il faut donc que je traite tout l’immeuble.
—
Croyez-vous alors, cher Monsieur, que mon cafard soit venu de chez
mon voisin ?
— Pas de votre voisin en personne, mais de l’appartement
d’en face, qui est vide depuis des mois. Ça c’est
bien possible !
— Il est vide, mais plein de cafards s’esclaffe alors
l’assistant!
Je commence à détester ce sombre idiot. Mais l’inquiétude
montante je me retourne vers son patron :
— Mais… qu’est-ce qui les attire, pourquoi viennent-ils,
que veulent-ils, que dois-je faire ?
— Ah, Monsieur, allez savoir ce qui se passe dans leurs petites
têtes ! Mais vous n’avez rien à faire, soyez rassurés
on s’en occupe et demain tout sera nickel ! Allez, au revoir
Monsieur.
Il prend le chèque et s’en va. Je rentre chez moi et
ferme la porte. Je fais le tour de l’appartement. Je crois
effectivement que je n’ai plus le cafard. Cependant, je ne
suis pas gai ni enthousiaste. J’essaye de sourire devant ma
glace mais je constate que mon visage est blême. Je sens une
terrible angoisse me prendre. Si l’appartement d’en face était
effectivement plein de cafards…
Le type de tout à l’heure a peut-être raison.
Il faut appeler rapidement un psychologue. Tous ces cafards ne peuvent
pas rester comme ça, tout près de chez moi, sans
savoir ce qui les attire.
J’attrape l’annuaire. Page Psychologues. La liste est
longue, très longue. Le monde est plein de cafards ! Je déchire
les 3 premières. Cela devrait suffire. Il faut bien prendre
l’initiative.
Je sors sur le pallier, m’approche de l’appartement d’en
face et glisse les pages sous leur porte.