Rangés, casqués, bottés, armés,
lunettés, pantalonnés, ceinturés, boucliérés,
baudrierés, jambes écartées....Ils sont là
!
L'air mauvais...Juste ce qu'il faut...Inquiétants.
On dirait des statues...Des statues sauvages, bêtes et méchantes...
On dirait des robots...Bien astiqués, bien huilés...
On dirait un cauchemar....
Pense-t-il celui-là au premier rang, le quatrième en partant
de la droite?
Peut-être !... En tout cas, il n'en laisse rien paraître.
Il n'est pas là pour ça...Il a l'air fier... Il se sent
fort... Rien ne le distingue des autres. Ils se ressemblent tous...
Tous faits dans le même moule...
Je ne sais pas pourquoi, ils me font penser aux soldats de plomb que
j'alignais gentiment quand j'étais petit... Une fois bien alignés...
Hop, une bille ! Qui les fauchait tous...Hop !
Mais aujourd'hui plus question de bille....
Ils sont là pour de vrai !
Avant, on ne les avait jamais vus. On disait qu'ils existaient...Qu'ils
étaient là, quelque part... Qu'ils s'entrainaient... C'était
comme l'Ogre... Si tu n'est pas sage, l'Ogre va venir et il va t'emporter
!...Et le petit garçon tremblait derrière son assiette
et se dépêchait de manger sa soupe.
Seulement, je ne suis plus un petit garçon. L'Ogre, j'y ai pas
cru...
Quand un de ceux qu'on ne voit plus disait: " Faites quelque chose,
écoutez-nous, sans quoi c'est fichu, ils vont venir !",
nous, les autres, on rigolait.... " C'est du baratin !" qu'on
disait et on rigolait....
Et puis, un matin de printemps, les oiseaux se sont arrêtés
de chanter...
C'est tout.
C'est tout ce qu'on a remarqué le premier jour. Puis au boulot,
ceux qui disaient " Ils vont venir et il sera trop tard !",
eux, ils ne sont pas venus. Depuis, on ne les a jamais revus.
C'est le lendemain seulement que j'ai vu le premier. Il était
là, immobile, jambes écartées. Le regard au loin.
Il tenait sa matraque à la hauteur des genoux. Il ne bougeait
pas... Une statue.
Le surlendemain, ils étaient deux...à quelques mètres
l'un de l'autre. On aurait dit des presse-livres.
C'est ce jour-là que c'est arrivé, que j'ai commencé
à comprendre.
Un type s'est mis à crier: " Voyez, les autres avaient raison,
on aurait dû les écouter !"
Ils se sont avancés vers lui, sans se presser. Lui, il criait:
" Faites quelque chose, après, il sera trop tard !"
Ils ont commencé à frapper... Méthodiquement, sans
affolement, un coup l'un après l'autre, aux bons endroits, ceux
qui font mal. Le type est tombé. Ils ont continué. Un
coup l'un après l'autre, pour tuer. Longtemps, longtemps... Puis
ils ont repris leur place au bord du trottoir, jambes écartées,
immobiles, comme si rien ne s'était passé... Seulement
derrière eux, sur le trottoir, la bouillie rouge était
là. Pour témoigner...
Depuis, personne n'a plus crié. Ni même parlé.
Quand on passe devant eux, c'est en silence, en regardant la pointe
de nos souliers.
Chaque matin, ils sont plus nombreux. Maintenant, ils sont partout.
Il a fallu leur donner certains livres. Les livres que lisaient "ceux
qu'on ne voit plus". Mon voisin en avait de ces livres. Ils sont
venus le chercher, pour l'envoyer, parait-il, ailleurs, travailler....
Nous aussi, on travaille... Avant aussi on travaillait. Mais seulement
8 heures par jour.
Je ne devrais pas dire ça. On n'a pas le droit de parler d'avant...
S'ils savaient que j'ai dit ça, ils viendraient....
Si vous m'écoutez, faites quelque chose avant qu'il ne soit trop
tard, avant qu'ils ne soient chez vous.
Ecoutez ceux qui vous disent qu'il faut faire quelque chose, ils ont
raison...Ils ont raison...Ils ont rais.......
D ' A U
T R E S 2 0 M I N U T E S