Quelque part, entre Malaga et Grenade. Un ennui profond, à
regarder pousser les oliviers. Ce n’est pas pour rien que les
Espagnols ont inventé la sieste, la corrida et les mariages
princiers.
C’est qu’ici, la neurasthénie guette. Derrière
chaque mur de chaque patio, chaque rideau de franges multicolores,
dans chaque ruelle, sur le porche de chaque église, de chaque
chapelle, chez chaque marchand de tapas, au fond de chaque verre de
sangria, tout, sous le soleil d’Andalousie, n’est que
lassitude infinie.
L’Espagnol a dû lutter. C’était cela ou
périr. Pour rigoler, il a affublé ses femmes de hardes
colorées. Les heures passées à ensevelir les
hanches généreuses sous des mètres et des mètres
de tissu rouge et noir, découper au ciseau des volants, des
falbalas, rajouter de la dentelle, dénuder l’épaule,
dévoiler la jambe, ça vous occupe un homme. C’est
tout autant de temps gagné.
Mais après… L’ennui a repointé le bout
de son vilain nez. L’Espagnol, furieux de s’emmerder à
nouveau, a pesté, tapé du pied, crié, pour chasser
de son âme cette léthargie qui menaçait. «Olé,
olé», c’est cela qu’il disait, l’homme
qui n’en pouvait plus de tant se faire suer.
Et la femme s’est animée. Elle a pris peur. Surprise
par le raffût de l’homme bien agité, elle s’est
tournée et retournée, cherchant des yeux d’où
pouvait venir le danger. Pas de chien enragé, pas de chat toutes
griffes dehors… Une menace invisible est bien pire… La
femme est effrayée. Les pans de sa jupe sang claquent dans
l’air, tiennent à distance l’ennemi insidieux,
venimeux. Elle frappe des mains, tape des pieds, crie comme une damnée.
Sous ses aisselles ombrées perlent des goutelettes aigres,
mais elle n’en a que faire. Elle se donne pour ne pas se perdre.
L’homme est ravi. Le temps passe vite. L’ennui n’est
qu’un souvenir.
Ainsi naquit le flamenco.