Des longueurs en 20 minutes

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Personne ne gagne de Jack Black
débarque en librairie !

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D E S   L O N G U E U R S
E N   2 0   M I N U T E S

PAR SONIA MARQUES

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Je regarde l'eau.

Avant de plonger, je ne sais jamais si je vais réussir à nager, comme si je n'avais aucune mémoire, comme si je ne savais pas nager, je ne me rappelle plus comment on fait. Avant de nager, je ne sais pas nager. J'ai oublié ce savoir là.

Y a-t-il une méthode pour être sûre de soi ? Etre sûre que l'on ne coule pas, se rappeler que l'on sait nager ?

Je ne me rappelle jamais de mes compétences. Je me persuade. Je n'en sais rien. Tout reste à découvrir. Il faut que je re-nage à chaque fois. Donc je plonge et si je réfléchis trop, jamais je ne plonge. Je reste sur le bord regardant les autres, étonnée de voir qu'aucun d'eux ne coulent.

– Comment font-ils ?

Il y a de légères différences, mais ceux qui restent le plus longtemps, nagent semblablement. Brasse, dos crawlé, crawl tout court, ils et elles filent. D'autres barbotent, s'accrochent au bord. D'autres restent au bord, attrapent froid. Donc quand j'arrive au bord de l'eau, je plonge sans savoir si je sais ou pas nager. Puis d'un seul coup, à la première immersion, ma mémoire revient sans que j'y pense, je nage.

Je file, file.

Je me rince les idées. Je me rafraîchis la mémoire. Je trempe mon corps tout entier dans un autre élément. J'ai l'impression de quitter ma corpulence et de devenir autre chose. Un truc qui sait sans réfléchir. Un truc qui ne coule pas. Alors je dois me concentrer pour résister à ma gravité. Je dois me rappeler de toutes mes forces que je sais. Je sais nager. Chaque geste m'informe de ce savoir et je dois le recycler aussitôt dans ma mémoire, pour qu'un autre geste le suive et que ces gestes se répètent. Il faut que je me transmette à moi-même ces informations et ainsi je ne coule pas.

J'alterne.
J'écris.
Mon écriture file, file.
Mais je n'ai jamais su écrire.
Lorsque je lis, je me demande comment les écrivains, ces hommes, ces femmes arrivent à écrire. Puis, un jour, je prends un stylo, j'ai plein de choses à dire, c'est dans ma tête mais je ne sais pas écrire. Puis, je prends un carnet et j'écris.

Je file, file.

Ma mémoire revient.
Je me souviens de tant de choses, des mots, des pensées. J'avais oublié tout cela, il faut que je me concentre pour ne pas que tout arrive d'un coup, que les mots s'empilent les uns sur les autres, que les lettres fassent un tas. Alors je me concentre pour faire des lignes. J'allège le ton, je résiste à ma gravité. Je me dis que cela sera plus compréhensible pour les autres. Je fais des lignes de mots. Des lignes, des lignes. Et mon logiciel de traitement de texte me facilite la tâche. Lorsque je tape sur le clavier, je crée des mots dans la succession des tapotements et les mots que j'avais dans la tête apparaissent sur l'écran, en ligne directement. Même si je pense en zigzag, cela apparaît directement en ligne.

C'est incroyable, c'est magique, j'écris en ligne ! Lorsque je relis ces écrits, je ne me rappelle pas les avoir écrites. Alors je nage pour allier mon corps à mon esprit. Je nage comme j'écris. Dans la piscine, il y a des lignes tracées, alors je nage tout droit en suivant les lignes. Cela me facilite la tâche, je file, file, je ne m'arrête pas. S'il n'y avait pas ces lignes droites, je nagerais en zigzag, mais cela gênerait les autres.

Je nage pour oublier que je sais écrire.
J'écris pour ne pas couler.
Je me rappelle que je sais penser.
Écrire me force à ne pas couler.
À ne pas oublier que je sais penser. Car dans le monde, personne ne me le rappelle, au contraire. Tout est mâché pour me faire comprendre que je ne sais pas penser par moi-même. Pire il y a des écritures qui me rappelle que je ne sais pas écrire, que cela n'est pas donné à n'importe qui ! Pire on m'a enseigné à ne pas savoir écrire, à ne pas aimer lire !

Je suis têtue.
J'ai repris mes écris de petite fille.
J'ai repris confiance.
Quand je marche, pas la peine de me le rappeler, cela se voit. Mais personne ne sais que je sais nager. Personne ne sait que je sais écrire, quand je marche. Je porte l'amnésie comme un vêtement qui me tait. Cela me cache, ainsi je peux écouter les donneurs et donneuses de leçon incognito. Mais il faut que je me rappelle, il faut que je me souvienne, seule. Sinon, je tombe dans l'oubli, l'oubli de moi, je me coule. Avant d'écrire, je ne sais rien, car je ne me souviens pas.

– Ai-je des compétences ?

Je ne sais plus.
Je reste au bord de tout.
Je doute d'un rien.
Je me laisse éclabousser.
Je n'arrive plus à plonger, à risquer la bêtise, le barbotage, la non-élégance des termes, de l'allure athlétique. D'un coup sans m'en apercevoir, je me laisse aller aux enfantillages, je m'amuse. J'ai envie de nager n'importe comment, me sentir libre avec ces mouvements sans lignes droites. Je plonge avec idiotie, je joue, je fabule, je me défoule, je suis à l'aise et puis j'apprends l'air de rien à ne pas couler, à rester longtemps dans l'eau sans avoir la même méthode que les autres. J'ai trouvé ma méthode.

Je nage vingt minutes à chaque fois que je vais à la piscine, sans m'arrêter. Voici vingt minutes que j'écris sans arrêt.

Mon corps s'adapte à l'environnement, il écrit, son esprit nage. Le temps est écoulé, je sors de l'eau. J'ai fait mes longueurs en vingt minutes.

 

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